Immigration clandestine: la Mauritanie renforce son arsenal juridique face à un défi grandissant

L’Assemblée nationale a franchi un pas décisif, mardi dernier, en adoptant le projet de loi 24-029, qui modifie la législation pénale relative à l’immigration. Présenté par le ministre de l’Intérieur, M. Mohamed Ahmed Mohamed Lemine, ce texte marque une volonté politique forte : celle d’adapter la Mauritanie à une réalité migratoire de plus en plus pressante et complexe.

En effet, la mondialisation a entraîné une augmentation considérable de la circulation des personnes et des biens au cours des deux dernières décennies. Ce phénomène impose aux États de constamment adapter leurs structures de gestion des frontières pour faciliter la circulation légitime tout en maintenant une sécurité optimale. Il s’agit pour eux de trouver un équilibre délicat entre des frontières ouvertes et contrôlées, dans le respect strict du droit international des droits de l’homme, qui garantit la liberté de circulation.

Un carrefour sous pression migratoire

La Mauritanie, de par sa position géostratégique de carrefour entre le nord et le sud du continent et ses vastes frontières, est particulièrement concernée. Lors de sa présentation du projet de loi, M. Mohamed Ahmed Mohamed Lemine, Ministre de l’Intérieur, de la Promotion de la Décentralisation et du Développement Local, a souligné l’ampleur du phénomène. Il a révélé que la capitale Nouakchott compte, à elle seule, plus de 130 000 immigrés, illustrant l’expansion rapide de la migration irrégulière.

Le ministre a également alerté sur l’augmentation significative du nombre de migrants expulsés, atteignant 10 753 personnes sur les huit premiers mois de l’année, soit une hausse de 14% par rapport à la période précédente. Cette situation expose le pays à des défis sécuritaires, sociaux et économiques croissants, nécessitant une réponse législative robuste.

Pour les autorités, l’urgence est claire : il s’agit de trouver un juste équilibre entre ouverture et contrôle, entre le respect des engagements internationaux en matière de droits humains et la protection des ressources et de la souveraineté nationale.

Une réforme à plusieurs volets

Le projet de loi 24-029 n’est pas une simple retouche technique. Il s’agit d’une révision en profondeur du cadre juridique hérité de 1965, devenue obsolète face aux nouvelles dynamiques migratoires. Ce projet de loi se structure autour de plusieurs axes majeurs destinés à renforcer la « gouvernance des frontières » et la « gouvernance des migrations », deux concepts novateurs intégrés dans la réflexion moderne sur les flux transnationaux.

Parmi les principales innovations :

-Renforcement des mesures d’expulsion : Le texte introduit des exigences légales strictes et clarifie les bases juridiques pour l’expulsion des étrangers en situation irrégulière, notamment ceux entrés par des voies non autorisées ;

Contrôle accru aux frontières : Une priorité est donnée à l’amélioration et à la modernisation des postes frontaliers. Le projet prévoit l’acquisition d’équipements technologiques adaptés pour prévenir les entrées illégales tout en fluidifiant le trafic légitime ;

-Protection des citoyens et régulation du travail : Les députés ont insisté sur la nécessité de protéger les travailleurs locaux contre une concurrence déloyale. La réforme inclut des mesures pour réguler l’accès aux professions libérales et lier leur exercice au statut de résident ;

-Création d’un appareil spécialisé : Pour une lutte plus efficace, le texte propose la mise en place d’un appareil judiciaire et sécuritaire dédié aux questions d’immigration clandestine, visant à traiter les dossiers avec plus de professionnalisme et d’efficacité.

Une Mauritanie prise entre deux impératifs

Cette réforme traduit un paradoxe bien connu des États contemporains : comment sécuriser ses frontières sans remettre en cause le droit fondamental de circuler ? En Mauritanie, la question est d’autant plus sensible que le pays doit conjuguer ses propres priorités internes avec des pressions extérieures, notamment de l’Europe, soucieuse de freiner les départs irréguliers depuis la bande sahélo-saharienne.

De fait, la Mauritanie se retrouve au cœur d’un jeu d’équilibre international : respecter les normes et principes du droit international relatifs à la migration, tout en répondant aux inquiétudes sécuritaires croissantes de sa population.

Au sein de l’Assemblée nationale, les députés ont insisté sur deux points :

-la nécessité de renforcer les infrastructures frontalières, considérées comme insuffisantes face à l’ampleur des flux migratoires ;

-et l’importance d’une coopération internationale accrue, la Mauritanie ne pouvant relever seule un défi qui dépasse largement ses frontières.

Une étape, mais pas une solution définitive

L’adoption du projet de loi 24-029 est une étape cruciale, mais elle ne règle pas, à elle seule, la complexité de la migration en Mauritanie. La réforme permettra sans doute de mieux gérer le phénomène, mais elle pose aussi des questions de mise en œuvre : quelles capacités réelles l’État a-t-il pour appliquer ces nouvelles dispositions ? Comment concilier fermeté et respect des droits fondamentaux des migrants ?

En adaptant sa législation aux réalités complexes de la mondialisation, la Mauritanie cherche à renforcer sa sécurité nationale et à protéger ses ressources, tout en s’efforçant de garantir une régulation des flux migratoires respectueuse des standards internationaux et des droits fondamentaux des personnes.

À terme, la Mauritanie devra également penser la migration non seulement sous l’angle de la sécurité, mais aussi comme une réalité socio-économique susceptible de contribuer, si elle est bien encadrée, au développement du pays.