Mauritanie et Mali : Frontières indéfinies, lutte de pouvoir et crises héritées
L’escalade des tensions à la frontière entre le Mali et la Mauritanie depuis 2024 ne se limite pas, selon les experts, à des incidents sécuritaires isolés, mais reflète plutôt des problèmes structurels complexes liés à l’absence de démarcation de la frontière,
au chevauchement des territoires pastoraux et ethniques, et à la montée de la concurrence régionale et internationale au Sahel.
Si certains considèrent ces tensions comme une extension d’anciens conflits liés à l’héritage du colonialisme et aux frontières de l’« État-nation » dans les régions désertiques, exacerbés par l’arrivée de nouveaux acteurs, d’autres excluent la possibilité d’une confrontation ouverte, prévoyant qu’elle restera cantonnée à des affrontements limités malgré les risques sécuritaires et économiques.
La frontière entre le Mali et la Mauritanie est le théâtre de tensions croissantes, sur fond d’incursions des forces maliennes soutenues par leurs alliés à Moscou, qui ont fait des victimes civiles et entraîné la destruction d’infrastructures vitales en territoire mauritanien.
Bamako affirme que ces opérations s’inscrivent dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme, tandis que Nouakchott les considère comme des violations de sa souveraineté.
Ces deux dernières années, des incidents répétés ont été recensés dans les zones frontalières telles que Madallah et Fassala (en Mauritanie) et Gargando et Tin Andanda (au Mali), notamment – selon des sources locales – des meurtres, des pillages et la destruction de points d’eau.
Le 20 mars, deux éleveurs mauritaniens ont été enlevés dans la région de Yakna avant d’être déclarés morts. Quelques jours plus tard, cinq civils ont été tués dans la région de Hodh El Gharbi, ce qui a incité la Mauritanie à convoquer à plusieurs reprises l’ambassadeur du Mali pour protester.
Parallèlement, le Mali est confronté à des défis sécuritaires et économiques croissants, notamment depuis le blocus des convois de carburant imposé par le groupe Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) depuis septembre 2015.
Conflits profondément enracinés
Kamal Ben Younes, ancien directeur de la Revue d’études internationales basée à Tunis, estime que les causes profondes des tensions dépassent le cadre des différends frontaliers temporaires, tant dans les pays africains en général que dans les anciennes colonies françaises en particulier.
Ces tensions « sont liées à un conflit plus profond concernant la légitimité des frontières tracées par le colonialisme européen après la Seconde Guerre mondiale », a-t-il déclaré à l’agence Anadolu.
Il a souligné que ces problèmes ont émergé après l’indépendance des pays de la région dans les années 1960, car les nouvelles frontières politiques n’ont pas mis fin à l’interdépendance sociale et économique entre les tribus et les communautés locales, en particulier dans les régions désertiques.
Ben Younes ajoute : « L’implication d’acteurs internationaux dans les conflits entre les pays du Sahel et du Sahara ces dernières années a complexifié certains différends bilatéraux entre la Mauritanie et le Mali, d’une part, et d’autres pays de la région, d’autre part. »
Il poursuit : « L’importance de ces différends s’est accrue suite à la concurrence croissante entre la France, les États-Unis, la Russie et la Chine pour la région et ses ressources, notamment après la découverte de matières premières et d’hydrocarbures en Mauritanie. »
Tensions temporaires
Ben Younes estime que ces tensions pourraient affecter temporairement la stabilité sécuritaire en Afrique de l’Ouest, mais qu’elles resteront de courte durée, compte tenu des efforts internationaux déployés pour contenir les crises régionales.
Il souligne également le rôle limité de l’Union africaine dans l’imposition de solutions, comparé à l’influence de certains pays de la région.
Frontières floues et chevauchement ethnique
Pour sa part, l’expert mauritanien en sécurité, Souleymane Cheikh Hamdi, explique que le contexte de ces tensions est « complexe », en raison de l’absence de frontières clairement définies et de la présence d’un mélange de tribus et de groupes ethniques qui se chevauchent de part et d’autre.
Il ajoute que le caractère pastoral de l’économie a historiquement maintenu les frontières ouvertes, les populations circulant librement entre les deux pays pour s’approvisionner et mener leurs activités.
Cheikh Hamdi estime que la situation a évolué avec l’escalade des tensions sécuritaires et l’émergence de nouveaux acteurs, tels que le groupe Wagner russe et des groupes armés, ce qui complexifie davantage la situation à la frontière.
Il souligne la difficulté, dans certains cas, de distinguer les civils des combattants, notamment en raison des liens de certains groupes armés avec des réseaux ethniques transnationaux.
Crise malienne et retenue mauritanienne
Cheikh Hamdi indique que la situation intérieure au Mali peut parfois le pousser à exporter ses crises à la frontière, sous la pression sécuritaire croissante.
À l’inverse, il note que la Mauritanie mène une politique de retenue pour éviter toute escalade, malgré les critiques internes, afin de préserver sa stabilité.
Intervention russe
Concernant le rôle de la Russie, Cheikh Hamdi explique que Moscou a renforcé sa présence au Mali après le déclin de l’influence française, par le biais de groupes comme Wagner, qui ont participé à des opérations militaires.
Il estime que cette stratégie a donné des résultats au début, mais a ensuite échoué face à la complexification de la situation sur le terrain et au déclin du soutien russe durant la guerre en Ukraine.
Concernant le rôle de l’Union africaine dans la résolution de la crise, il déclare : « L’Union africaine n’a aucun rôle réel à jouer dans cette crise, car elle demeure trop faible pour affirmer sa présence sur de tels sujets, d’autant plus que ces tensions sont anciennes et profondément ancrées dans le tissu politique et géostratégique de la région.»
Accumulations structurelles
Pour sa part, le chercheur en relations internationales Bashir al-Juwayni estime que les tensions actuelles ne sont pas conjoncturelles, mais plutôt le résultat d’accumulations structurelles et sécuritaires profondes, que l’on peut résumer en trois dimensions. La première est l’absence de démarcation des frontières, qui crée des zones grises où chaque camp interprète les mouvements militaires de l’autre de manière contradictoire.
La deuxième dimension, selon al-Juwayni, est « la convergence entre pastoralisme et considérations sécuritaires. Les éleveurs mauritaniens sont contraints de franchir la frontière à la recherche de pâturages pendant la saison sèche, tandis que Bamako a interdit la migration pastorale étrangère depuis septembre 2015, ce qui a engendré des affrontements sanglants documentés.»
La troisième dimension est la compétition régionale pour l’influence, les incursions répétées s’inscrivant dans un contexte d’escalade diplomatique plus large, liée au réalignement des alliances dans la région.
Récits contradictoires
Al-Juwayni souligne qu’il demeure difficile de déterminer la vérité sur les incidents frontaliers, compte tenu des deux récits contradictoires : l’un, provenant du Mali, affirme que les opérations se déroulent sur son territoire ; l’autre, de la Mauritanie, s’appuie sur des témoignages de terrain et des rapports faisant état de violations contre des civils.
Risques multiples
Concernant les risques d’escalade, Al-Juwayni indique qu’ils « dépassent largement le cadre bilatéral malien-mauritanien et se répartissent sur quatre niveaux, dont le premier est… »
« Cela ouvre un nouveau front de conflit qui épuisera les ressources et détournera l’attention de la lutte commune contre les groupes violents et extrémistes actifs dans les deux pays. »
Il ajoute : « Le second niveau concerne la menace qui pèse sur le commerce et les chaînes d’approvisionnement, le port de Nouakchott étant l’une des portes d’entrée vitales du Mali. Or, des saisies de camions et des blocages de routes ont déjà été constatés à plusieurs reprises. »
Il poursuit : « Il existe également des risques liés à la création d’un vide sécuritaire qui pourrait être exploité par des groupes armés violents et extrémistes, comme le confirment les rapports de l’ONU concernant l’expansion de l’influence de plusieurs de ces groupes dans la région. S’ajoute à cela la possibilité d’une propagation du conflit aux pays voisins, ce qui pourrait reproduire d’anciennes divisions régionales sous de nouveaux prétextes et avec le soutien de nouveaux acteurs. »
Concernant le rôle de la Russie, il explique : « Il n’existe aucune preuve directe de l’implication d’éléments russes dans les tensions frontalières spécifiques entre le Mali et la Mauritanie. Toutefois, la présence de forces russes au Mali, au sein d’une formation appelée « Africa Corps », est avérée. Elles participent à des opérations militaires et patrouillent le long de la frontière avec la Mauritanie, ce qui a suscité l’inquiétude des civils et contribué à des vagues de déplacements de population. »
Al-Juwayni conclut : « Ce qui frappe, c’est l’absence manifeste de l’Union africaine dans la gestion de cette crise. Aucune action officielle n’a été enregistrée ces derniers mois, ni en termes de médiation directe, ni par la publication de déclarations ou la nomination d’envoyés.»
(Anadolu)
